Être éducateur spécialisé pendant le confinement – Portrait d’Alexandre Decherf

Quel est l’impact de la crise sanitaire actuelle sur les établissements du social et médico-social ? Comment le métier d’éducateur spécialisé s’adapte et se réinvente ? Nous avons rencontré Alexandre Decherf, éducateur spécialisé au sein du service SESSAD (Service d’Education Spécialisée et de Soins à Domicile) de l’ITEP (Institut Thérapeutique, Éducatif et Pédagogique) de Lambersart (59). L’ITEP fait partie de l’association “La Sauvegarde du Nord” qui accompagne des personnes et des groupes en situation de vulnérabilité économique, sociale ou médicale.

Une réorganisation nécessaire

Pour pouvoir respecter les mesures de sécurité et les gestes barrières indispensables, les établissements de la Sauvegarde du Nord se sont réorganisés. Les enfants accueillis dans les ITEP (Instituts thérapeuthiques éducatifs et pédagogiques) et dans les IME (Institut médico-éducatif) ont dû retourner chez eux. Seules les Maisons d’Enfants à Caractère Social (MECS) sont restées ouvertes car il est impossible d’envisager un retour au sein du domicile pour ces jeunes. Les enfants sont donc confinés au sein de l’établissement où tout est mis en place pour faire respecter les gestes barrières. Les ateliers sont, par exemple, réalisés en petits groupes et adaptés à la situation.

Les enfants que nous accompagnons au quotidien au sein de l’ITEP présentent des troubles du comportement et de la socialisation, précise Alexandre Decherf. Ces troubles interfèrent quand ils sont en relation avec les autres, c’est à dire pendant leur scolarité, les activités extra-scolaire ou en famille.  Ces temps sont, de ce fait, plus difficiles et donc plus conflictuels. Notre mission est de construire un projet personnalisé afin que chaque enfant accompagné puisse bénéficier d’une scolarité et d’une socialisation adaptée lui permettant de se développer et d’exploiter au mieux ses capacités tout en tenant compte de ses difficultés. Nous intervenons directement dans leurs lieux de vie, au sein de la cellule familiale, de l’école ou dans des activités sportives, pour adapter leur environnement et sensibiliser les autres à leurs difficultés.”

Pour construire et mettre en oeuvre le projet de l’enfant, plusieurs professionnels interviennent au sein du SESSAD : orthophoniste, éducateur spécialisé, institutrice spécialisée, psychologue et psychomotricienne. “Les éducateurs spécialisés ont un rôle de médiateur entre l’enfant, la famille, l’école et les différents professionnels. Durant ce confinement, on a dû s’adapter et innover pour entretenir ce lien et ainsi, permettre à l’enfant et à sa famille de vivre au mieux malgré une situation difficile. »

Innover pour garder le lien

Dorénavant, le suivi des enfants se fait par téléphone, e-mails, Skype et même par l’intermédiaire de newsletters ou de blogs. “Dans notre ITEP, nous avons mis en place un blog interactif” raconte Alexandre Decherf. “Nous pouvons ainsi proposer des activités pédagogiques et les enfants postent ce qu’ils font, c’est un vrai espace d’échange ! Au début de la crise, les enfants étaient très angoissés par le confinement et par les informations entendues dans les médias. Avec ce blog, ils peuvent partager leur quotidien avec les autres enfants et les professionnels de l’ITEP, comme la préparation de pancakes ou la construction de châteaux en Lego. Le fait d’avoir des nouvelles des autres, notamment de façon visuelle, permet de les rassurer.

Garder le lien avec les enfants est donc nécessaire. « Nous avons également un rôle à jouer auprès des parents en leur proposant une écoute bienveillante et sans jugement. » Ces derniers sont confrontés aux angoisses de leur enfant provoquées par le confinement, au maintien de son travail scolaire (là où bien souvent les troubles du comportement s’expriment le plus fort) et à trouver des activités pour l’occuper et contenir son trop plein d’énergie. Le tout, alors que certains parents télétravaillent. Habituellement des professionnels se relaient pour effectuer ces missions. “Lorsque l’on appelle au domicile, nous passons parfois autant de temps au téléphone avec l’enfant qu’avec les parents. Ils ont besoin d’être écoutés, soutenus et qu’on les accompagne durant cette période. Ce sont des enfants qui consomment beaucoup d’activité, qui s’ennuient vite ou qui doivent être beaucoup stimulés. On essaie de mettre un maximum d’outils à la disposition des parents, notamment via le blog, comme du contenu pédagogique, des activités à faire à la maison… Nous sommes également en lien avec les écoles pour adapter le contenu envoyé aux enfants, pour qu’ils puissent suivre leur scolarité au mieux de leur possibilité.

Malgré les bonnes volontés et les efforts déployés par chacun, le confinement limite toutefois le suivi des projets. “Dans notre quotidien, nous utilisons l’activité comme support de médiation pour créer un lien avec l’enfant. Par téléphone, c’est plus difficile et on perd beaucoup d’informations. On ne peut, par exemple, analyser la communication non-verbale.  Elle est pourtant primordiale avec ces enfants qui éprouvent souvent des difficultés relationnelles. Une partie de notre accompagnement consiste à leur apprendre à mettre des mots sur leurs ressentis, leurs colères ou leurs émotions grâce à ce que nous observons de leur comportement car ils sont incapables de l’exprimer. Par conséquent, le fait de ne pas se voir physiquement rend cette tâche beaucoup plus délicate et compliquée”, ajoute Alexandre Decherf. “Chaque situation est unique, il est difficile d’évaluer l’impact du confinement dans le projet de l’enfant. Certains enfants s’y retrouvent et le fait d’être avec leur famille toute la journée a des effets bénéfiques. Pour d’autres et de façon plus majoritaire, le huis clos dans un environnement familial dont les difficultés sont exacerbées par le confinement est compliqué et nous craignons une forte régression. On essaye de rester particulièrement vigilants pour ces enfants, en les appelant plus souvent et en répartissant nos rôles en tant que professionnels, mais ces adaptations ont des limites.

Parmi les autres difficultés rencontrées, l’informatique.Certaines familles n’ont pas l’habitude d’utiliser un ordinateur et doivent vraiment être accompagnées dans la mise en place des outils à distance. Nous passons beaucoup de temps avec eux au téléphone pour leur expliquer comment utiliser le blog par exemple.”

Du côté des IME, les professionnels de la Sauvegarde du Nord s’adaptent également pour que les enfants continuent de progresser, même en confinement. Des newsletters sont envoyées régulièrement avec des exercices adaptés aux différents handicaps qu’ils peuvent faire à la maison pour stimuler leur motricité.

Améliorer la communication

Au sein des équipes de la Sauvegarde, la communication est aussi essentielle durant cette période de confinement. L’association a développé ses outils de communication en multipliant les informations sur les réseaux sociaux et en envoyant une newsletter hebdomadaire.

C’est une situation inédite. Il nous a fallu du temps pour nous organiser au sein de notre équipe afin de nous coordonner et répartir les missions”, précise Alexandre Decherf . “De plus, chacun de nous a du gérer le confinement de ses propres enfants, adapter son emploi du temps avec  parfois des professionnels en temps partiel. Les outils informatiques nous ont permis, une fois encore, de communiquer pour que l’information continue de circuler. Cette nouvelle organisation garantit l’accompagnement de tous les enfants en refusant que l’un d’entre eux soit laissé de côté. Les comptes-rendus journaliers, les dossiers informatisés et les multiples échanges par e-mail ou visio-conférence nous ont permis de répondre à ce défi. »

Et après le confinement ?

Les structures médico-sociales doivent donc se réinventer pour faire face à la crise. Comment gérer le déconfinement ? “C’est très flou à l’heure actuelle” confie Alexandre Decherf. “Certains outils, comme le blog, vont perdurer après le confinement. Je pense que le fait d’avoir partagé cette période sans précédent avec les familles a créé quelque chose de fort, un lien qui va être utile pour après. Il est palpable et on le sent dans nos relations actuelles avec les familles. Le rapport a changé et a fait tomber certaines barrières tant du coté des familles que des professionnels. Certaines familles demandent, par exemple, régulièrement des nouvelles des professionnels et s’inquiètent pour eux. Le retour à la normale ne sera pas facile, notamment dans des établissements où les gestes barrières sont très difficiles à faire respecter. Notre métier sera une nouvelle fois à réinventer, nos interventions à créer et c’est très stimulant !

Plus d’informations sur la Sauvegarde du Nord

Revoir notre table-ronde sur « Le confinement, un vecteur de changement pour les structures sociales et médico-sociales ? »

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