« La relation avant tout » – Portrait de Delphine Lemoine, monitrice-éducatrice

L’adolescence, période de fragilité et de pertes de repères, l’est encore davantage quand elle se produit dans une histoire chahutée. Delphine Lemoine, monitrice-éducatrice auprès d’adolescents en MECS, a choisi de mettre la relation au coeur de son métier pour mieux accompagner ces jeunes en quête de stabilité. Elle répond à nos questions.

Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?

J’ai un parcours assez atypique : j’ai orienté mes études vers le social dès la seconde, mais c’était alors plutôt tournée vers la petite enfance. J’ai fait une école d’auxiliaire de puériculture qui m’a amenée à travailler en crèche, mais je me suis rapidement ennuyée, ce n’était pas ce que je voulais faire. J’ai alors fait des boulots alimentaires, notamment dans la vente pendant plusieurs années.
Je suis arrivée à mon métier actuel après un bilan de compétences de 8 mois. Ce bilan m’a permis d’identifier ce qui me correspondait le plus : le médico-social. Je me suis alors orientée vers l’école de moniteur-éducateur de Cergy, qui acceptait des candidats sans le bac; pour une formation qui a duré 2 ans.
C’est à l’occasion d’un stage en MECS – Maisons d’Enfants à Caractère Social, anciennement appelé foyer – que j’ai su que j’avais trouvé exactement ce que je voulais faire.
J’ai eu mon diplôme en juillet 2012, j’ai postulé aux Apprentis d’Auteuil dont j’avais entendu parler pendant ma formation et j’ai intégré le Collège Saint Pie X de Domont en septembre 2012 comme monitrice éducatrice.

Comment s’est passée la découverte de votre métier ?

La formation ne prépare pas réellement à ce qui se passe sur le terrain. Si je n’avais pas eu mon stage, je serais sortie de ma formation sans savoir ce qu’était le métier. On manque d’interventions de professionnels qui racontent leur quotidien.
Quand on sort de l’école, on se prend une claque ! Personnellement, c’est ce que j’ai vraiment apprécié, alors que d’autres s’en vont pour les mêmes raisons. Ça m’a conforté dans le choix du métier et du public : les ados.
Ce que j’ai tout de suite apprécié, c’est qu’il y a une problématique due à leur âge, au-delà du placement : c’est le passage de la vie d’enfant à la vie d’adulte. J’aime les échanges avec les jeunes de cet âge-là. Il n’y a pas de routine, on ne sait pas la journée qui nous attend le matin et j’aime l’adrénaline que ça procure.

Les problématiques liées à cet âge-là sont passionnantes : ça a beau être des ados, ils ont besoin d’affection, d’amour… certains sucent même encore leur pouce ! Ils découvrent les filles, la sexualité… il faut s’adapter entre la partie enfant qui réclame un câlin et la partie ado qui déclenche une bagarre.

Pouvez-vous nous raconter votre quotidien ?

Je suis éducatrice mais en même temps cuisinière, maîtresse d’école… on vit au quotidien avec les ados. Au même titre qu’un parent accompagne son enfant tout au long de sa vie d’enfant, on est là avec eux toute la journée. On doit tout faire de la même manière.

C’est bien plus qu’un travail : il faut une très grande implication. Soit on choisit de le faire comme un travail et on fait ses horaires, soit on le fait de manière un peu plus impliquée et ça demande beaucoup d’énergie, et une remise en question continuelle pour rester à sa place.

Quelles sont les qualités, les exigences qu’implique votre mission ?

Il faut avant une qualité relationnelle : accepter de vivre une relation avec les jeunes et créer un lien particulier, c’est 60% de notre travail. On part du principe qu’on attend rien en retour, mais le retour c’est le lien et la confiance. Des jeunes que j’ai accompagné il y a plusieurs années m’appellent toujours aujourd’hui.

En formation, on entend parler de « distance professionnelle » mais, personnellement, j’ai banni ce mot de mon vocabulaire. Moi je suis dans le partage de beaucoup de choses avec les jeunes que j’accompagne et je suis très à l’aise avec ça.

Il faut aussi de la ténacité, je suis quelqu’un qui ne lâche jamais l’affaire ! Les résultats ne se perçoivent pas tout de suite : un jeune s’en va, son parcours continue à être chaotique. Sur le court terme, c’est difficile d’évaluer si le travail qu’on a mené a porté ses fruits. On rencontre aussi des échecs mais on en tire des pistes de travail pour ne pas faire les mêmes erreurs.

Enfin, il faut être convaincu : un éducateur qui croit à ses valeurs les transmet plus facilement.

Pouvez-vous partager votre plus beau souvenir ?

Il y en a beaucoup ! Le cas de figure que je préfère, c’est quand un jeune quitte la MECS, quelle que soit la raison de son départ. Je me dis toujours, quand j’ai le pincement au coeur parce qu’il s’en va : c’est que la relation était là et qu’il est parti « bien » pour de belles choses et je ressens qu’il va me manquer.

J’ai aussi participé à des transferts, c’est-à-dire accompagner les jeunes en vacances : on change de cadre, on partage des moments de vie qu’on ne partage pas forcément au quotidien. On vit ensemble 24h sur 24, ils vivent avec nous, ça nous permet de décaler le regard. J’en ai toujours sorti de bonnes pistes de travail de voir les jeunes dans des contextes qu’ils ne connaissent pas. J’ai un jeune qui est resté scotché la première fois qu’il a vu la neige !

L’année dernière, j’ai monté un projet avec un jeune de 12 ans que je suis depuis 2 ans et demi. Il a toujours vécu dans des cités, commençait à être dans la pré-délinquance, il avait beaucoup de violence en lui et, en même temps, un grand manque de confiance : il a toujours été rabaissé par son entourage. J’ai mené un travail avec lui pour revaloriser son image. On a monté un projet de marche ensemble de Rouen jusqu’à Dieppe – il voulait que l’arrivée se fasse à la mer – sac au dos. On a fait 80 kms, avec toutes les galères que l’on image : c’était au mois de novembre, on ne savait pas où on allait manger, on dormait dans des chambres d’hôtes… On avait mis en place un petit carnet de voyage et quand on arrivait le soir, on écrivait le ressenti de la journée, les difficultés, les peurs…

Ça reste un moment inoubliable pour moi, et j’imagine que pour lui aussi. J’avais demandé aux parents de venir à l’arrivé, à Dieppe. Le jeune n’était pas au courant : je voulais qu’il fasse ça pour lui, mais aussi que ses parents puissent constater qu’il avait réussi. À l’arrivée, il était ému quand il a vu la mer, mais quand il a vu ses parents, il a fondu en larmes. Ça faisait des années qu’il ne les avait pas vus ensemble, suite à des conflits familiaux.

À l’issue de cet épisode, le père a accepté de rencontrer la psychologue, ce qu’il avait toujours refusé de faire avant. C’était il y a un an et depuis, on a tous beaucoup avancé. Ce projet à a été le déclencheur de tout le travail qui a découlé depuis.

Comment votre rapport à votre travail a-t-il évolué ?

À force de se retrouver confronter à des situations, on prend confiance en soi. Aujourd’hui, je me sens « assise » dans ma posture d’éducatrice. Même si je suis en permanence confrontée à des situations que je ne connais pas, j’ai acquis suffisamment de confiance pour savoir que je trouverai une solution. Cette confiance repose aussi sur les chefs de service qui impulsent une dynamique de travail. J’ai connu différentes manières de manager : des façons plus strictes avec beaucoup de cadre et d’autres où le cadre est beaucoup plus large. Aujourd’hui le management que j’ai me puisse à tenter des choses, à imaginer des choses inimaginables !

 

Témoignage proposé par Epsilon Melia 

Ces articles peuvent également vous intéresser